Cendrillon de Charles Perrault paraît en 1697, dans un recueil intitulé Histoires ou contes du temps passé. Le texte ne surgit pas de nulle part. Il s’inscrit dans un moment précis de l’histoire française, où la cour de Versailles, le marché du livre parisien et les salons littéraires façonnent ensemble ce que nous lisons encore aujourd’hui comme un simple conte pour enfants.
Cendrillon et le marché du livre parisien sous Louis XIV
Pourquoi un académicien comme Perrault publie-t-il un recueil de contes de fées à la fin du XVIIe siècle ? La réponse tient en partie au contexte éditorial de Paris à cette époque.
Les recherches d’Henri-Jean Martin sur l’histoire du livre montrent que la publication des contes de Perrault intervient dans une période de crise de surproduction éditoriale et de contrôle royal sur l’imprimé. La monarchie absolue utilise privilèges, permissions et censure pour orienter le marché. Dans ce cadre, un recueil de contes présenté comme innocent, attribué au fils de Perrault (Pierre Darmancour), passe entre les mailles du filet bien plus facilement qu’un traité philosophique ou un pamphlet politique.
Le conte, genre considéré comme mineur, offre une liberté de ton que d’autres formes littéraires ne permettent plus. Perrault en profite pour glisser des moralités qui commentent les mœurs de la cour, sans risquer la disgrâce.

Perrault, la Querelle des Anciens et des Modernes et le conte de fées
Charles Perrault n’est pas un conteur populaire. C’est un haut fonctionnaire, membre de l’Académie française, engagé dans un débat intellectuel qui divise les lettres françaises : la Querelle des Anciens et des Modernes.
Perrault défend les Modernes. Il soutient que la culture française contemporaine peut rivaliser avec l’Antiquité gréco-romaine. Publier un recueil de contes tirés de la tradition orale française, c’est poser un acte militant. Le conte populaire français devient un objet littéraire légitime, opposé aux mythes antiques que vénèrent les Anciens.
Ce geste explique plusieurs choix dans la version de Cendrillon :
- Le décor est celui de la France de Louis XIV, pas de la Grèce antique. Les bals, les carrosses, les robes à la mode de Versailles ancrent le récit dans le présent.
- La marraine-fée remplace les interventions divines des récits antiques. Le merveilleux passe par une figure familière du monde chrétien et rural.
- Les moralités en vers, ajoutées à la fin du conte, commentent directement les codes sociaux de la cour, notamment le rôle de la « bonne grâce » dans la réussite mondaine.
Cendrillon, version Perrault contre version des frères Grimm
La version de Perrault n’est ni la première ni la seule. Avant lui, Giambattista Basile publie une variante napolitaine dans Le Conte des contes. Après lui, Jacob et Wilhelm Grimm proposent leur propre version, Aschenputtel, au XIXe siècle.
Vous avez déjà remarqué que la Cendrillon de Perrault est bien plus douce que celle des Grimm ? Chez Perrault, l’héroïne pardonne à ses demi-sœurs et les marie à des seigneurs de la cour. Chez les Grimm, des colombes crèvent les yeux des sœurs lors du mariage.
Cette différence n’est pas anecdotique. Perrault écrit pour les salons aristocratiques parisiens, où la civilité et la galanterie sont des valeurs cardinales. La violence serait de mauvais goût. Les Grimm, eux, collectent des récits dans les campagnes allemandes du XIXe siècle, où la justice populaire fonctionne autrement.
La pantoufle de verre, souvent discutée (certains ont proposé qu’il s’agisse de « vair », une fourrure), est aussi un choix distinctif de Perrault. Selon Bernadette Bricout, professeur de littérature orale à l’université Paris Diderot, le pied et sa beauté renvoient possiblement à une tradition venue de Chine, où une version ancienne du conte existe. Le lien reste hypothétique, mais il rappelle que le schéma narratif de Cendrillon se retrouve sur les cinq continents, avec des centaines de versions répertoriées.

Cendrillon comme prototype du récit de la vertu récompensée
Au-delà du divertissement, Cendrillon porte un message moral que Perrault rend explicite dans ses moralités. La jeune fille vertueuse, maltraitée par sa belle-mère et ses sœurs, finit par épouser le prince. La bonté et la patience sont récompensées par l’ascension sociale.
Des analyses de généalogie narrative identifient Cendrillon comme un prototype du trope littéraire appelé « virtue rewarded narrative ». Ce schéma, où la vertu féminine mène à une récompense sociale (mariage, richesse, statut), se retrouve dans des œuvres morales ultérieures comme Pamela de Samuel Richardson, publié en 1740.
Le conte de 1697 préfigure le roman moral du XVIIIe siècle. L’héroïne passive mais vertueuse, dont le destin bascule grâce à une intervention extérieure, devient un modèle narratif reproduit pendant des décennies.
Ce constat a alimenté les lectures féministes du conte à partir du XXe siècle. La récompense de Cendrillon passe exclusivement par le mariage avec un prince. Sa vertu consiste à supporter en silence les mauvais traitements. Les approches anthropologiques, structurales et psychanalytiques ont toutes proposé des grilles de lecture différentes, mais la question du modèle féminin véhiculé par le conte reste un axe majeur d’étude.
Cendrillon dans la culture populaire : du conte au mythe
Le texte de Perrault a engendré un nombre considérable d’adaptations : opéras, ballets, films, dessins animés. La version Disney de 1950 a fixé dans l’imaginaire collectif une image spécifique de Cendrillon, souvent très éloignée du texte original.
La BnF rappelle que Cendrillon a été portée sur scène et à l’écran sous des formes extraordinairement variées. Chaque époque réinterprète le conte selon ses propres codes. Le carrosse-citrouille, la marraine-fée, la pantoufle de verre et les douze coups de minuit sont devenus des motifs autonomes, reconnaissables même par ceux qui n’ont jamais lu Perrault.
Ce passage du conte au mythe culturel dépasse largement l’intention de l’auteur. Perrault rédigeait un texte pour les salons du XVIIe siècle. Trois siècles plus tard, Cendrillon reste un récit que chaque génération s’approprie, transforme et discute, preuve que le conte touche à des structures narratives profondément ancrées dans les cultures humaines.

